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Robin Crompton : "on a commencé à marcher dans les arbres"


vendredi 01 juin 2007

Le revue Science publie le 1er juin un article révolutionnaire : la bipédie -la capacité à marcher sur deux pieds- a commencé dans les arbres. La thèse a pour effet de brouiller un peu plus la distinctions entre les premiers hommes et les grands singes d'Afrique. L'auteur, Robin Crompton, explique.


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default textUn membre de votre équipe, Suzanne Thorpe, a passé un an dans les forêts de Sumatra, en Indonésie, à observer le comportement des orangs-outangs. Qu'avez-vous appris ?
(version en anglais disponible)

Tout d'abord, notons que les orangs-outangs sont les seuls grands singes qui vivent encore dans un environnement originel, la canopée -c'est-à-dire la voûte des arbres- à la périphérie de la forêt tropicale humide. A de nombreux égards, ils sont le meilleur modèle ce que pouvait être l'ancêtre des grands singes.

L'orang-outang utilise la bipédie, plus précisément la bipédie aidée de la main, notamment quand il attrape des fruits aux arbres. Il l'utilise aussi, de façon surprenante, pour se déplacer dans la canopée sur des supports très minces ou très souples, qui ploient facilement, et il adopte dans ce cas des postures où ses membres sont très droits. Cela conduit à penser que la bipédie avec un corps dressé et des membres inférieurs droits pourrait bien avoir été une évolution chez l'ancêtre des grands singes lui permettant de s'adapter à la mobilité et à la cueillette dans la canopée.

Vous suggérez donc un scénrio de l'évolution tout à fait nouveau...

La théorie précédente est que l'ancêtre commun aux hommes, aux chimpanzés et aux gorilles était un être marchant sur le sol en faisant porter tout son poids sur ses phalanges (et qui se redresse progressivement en évoluant vers l'être humain). Je n'ai jamais été satisfait par cette théorie : elle n'explique pas réellement pourquoi une telle façon de marcher sur le sol avec des postures très courbées était une étape conduisant logiquement à la marche redressée.
Elle fait aussi partie de cette vue traditionnelle que les humains sont devenus bipèdes quand ils sont sortis de la forêt pour aller vers la savanne, donc en terrain découvert. Or nous savons maintenant par l'étude des fossiles, notamment l'Orrorin, l'"Homme du Millénaire", que, jusqu'à environ 2 millions d'années, la plupart des hominidés et des proches de l'homme vivaient dans des environnements boisés, pas dans des paysages ouverts. Plusieurs chercheurs ont alors pensé que nous devrions réfléchir à une origine arboricole de la bipédie.
Mais nous nous heurtions à un problème : quel pouvait bien être l'avantage d'être un bipède dans un environnement instable et irrégulier comme la canopée. Ce que nous avons fait en vérité c'est de montrer quelle pouvait être cet avantge, cette force qui poussait à cette adaptation : en fait, la valeur de la bipédie dans un environnement arboricole, c'est tout simplement qu'elle aide à se déplacer dans les arbres !

Votre étude impliquerait donc que l'on ne peut pas se fier au critère de bipédie pour distinguer les ancêtres des hommes et des singes ?

Oui, notamment dans le cas d'Orrorin. Nous ne savons pas de quel côté il se situe. Ou s'il peut être un ancêtre commun aux hommes et aux chimpanzés ? Cela brouille en quelque sorte la distinction entre nous et les singes africains. C'est important car c'est un changement de paradigme. Il nous faut regarder la bipédie de façon très différente après cette étude sur les orangs-outangs. Beaucoup de gens ont une vision assez conservatrice et s'interdisent de considérer l'héritage commun que nous pouvons partager.

Quelle est la prochaine étape ?

Nous devons regarder de plus près la mécanique du déplacement sur des supports flexibles et minces. Nous devons faire aussi des tests en milieu forestier épais. Nous pensons qu'en gardant leurs membres bien droits, les orangs-outangs recupèrent une certaine énergie de la part de ces supports. C'est ce que nous avons constaté -et expliqué dans une autre étude- quand les orangs-outangs passent d'arbre en arbre et qu'ils sont sont en quelque sorte poussés dans la direction où ils veulent aller.

Reference:
Crompton et al., Science, 1 June 2007

Robin Crompton is a professor at the University of Liverpool, UK.

Le contexte

La « bipédie » -c’est-à-dire la capacité d’un être vivant à marcher sur deux pieds- est une préoccupation essentielle des paléontologues, car elle est au cœur des recherches sur l’origine de l’homme.

L’image de l’homme qui se dresse sur ses deux jambes et affirme ainsi sa supériorité sur toutes les autres espèces a  dominé toutes les thèses dès le XVIIIe siècle. L’homme est dressé fièrement, le singe est au mieux courbé, s’appuyant sur ses membres antérieurs pour aider sa marche. Depuis, tout montre que la différenciation n’est pas si nette. Un reptile bipède vivait il y a 290 millions d’années. L’étude des fossiles d’hominidés a ouvert le champ des questions. Le fossile dit Orrorin Tugenensis , appelé aussi «Homme du Millénaire», découvert en 2000 au Kénya par Brigitte Senut et Martin Pickford, était un être qui, il y a six millions d’années, marchait sur ses pieds, même si l’on pense qu’il se suspendait encore aux arbres.
Un peu avant lui (6 ou 7 millions d’années), l’hominidé de Toumaï, découvert dans le nord du Tchad, était sans doute aussi bipède.

La question de l’environnement est vite apparue essentielle. L’être se déplace-t-il sur le sol dur ou dans les frondaisons des arbres ? On a longtemps cru que la bipédie était liée à la vie dans des espaces découverts, où l’hominidé, quittant l’abri d’une végétation dense derrière laquelle on se cache, doit se redresser pour regarder au loin afin de repérer ses proies ou scruter les dangers. Une thèse aussi mécanique n’est plus beaucoup défendue, mais, comme l’explique Robin Crompton, on ne comprenait pas pourquoi un être vivant dans les frondaisons, sur la canopée des forêts tropicales, éprouvait le besoin de « marcher droit », les membres tendus. Quelle était la force qui le poussait à se redresser dans un tel environnement où tout est mince et fragile, prêt à céder sous les pas. Le « baron perché » d’Italo Calvino ne fait pas partie des thèses des paléontologues…
L’étude de Crompton et de son équipe apporte une explication surprenante : dans les branches, on se déplace très bien en étant droit comme un « i ». Si cette thèse s’impose, c’est un « chaînon manquant «  dans les explications logiques qui se trouve mis en place.



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1 commentaire(s)
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Commentaire par Bertrand EVENO
vendredi 01 juin 2007 16:12
cher Yves,
Dommage que le mot "erectus" ne figure pas dans votre papier, par ailleurs très bon. En effet, "dressé fièrement" et "droit comme un i", on connait cette symbolique de la supériorité sur l'animal, mais il y a aussi cette fantasmatique cachée sous le latin...
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