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Jan Horst Keppler : "Energie : tout est possible, dans trente ans"


vendredi 29 juin 2007

Jan Horst Keppler est professeur à Paris-Dauphine et directeur de programme à l'Institut français des Relations internationales. Il analyse la nouvelle donne énergétique qui peut émerger au cours du XXIe siècle.







Jan Horst Keppler
envoyé par citedurable

Jan Horst Keppler, vous êtes professeur en Sciences économiques à Paris-Dauphine, chercheur au Centre de Géopolitique de l’Energie et de Matières premières (CGEMP), directeur du programme « Gouvernance Européenne et Géopolitique de l’Energie » à l’IFRI (Institut français des Relations internationales). Dans la réflexion sur la répartition mondiale des énergies, une place centrale revient à l’avenir du pétrole. Sa production va-t-elle baisser, voire se tarir ?

Le problème du pétrole, ce n’est pas tellement que sa production va se tarir ou diminuer fortement. Certes, il n’y aura sans doute plus la même augmentation de la production mais je ne crois pas que celle-ci va diminuer soudainement dans les 10, 20 ou 25 ans à venir.
Il y aura un palier mais pas de régression.
Le vrai problème, c’est que les ressources disponibles seront concentrées dans un petit nombre de pays dont nous savons tous que certains sont politiquement instables. Donc toujours plus de questions pour les équilibres géo-politiques.
Il y a aussi une course entre l’augmentation de la demande et les développements techniques. On a eu un grand saut du développement technique dans l’exploration et la recherche dans les années 1980-1990. Actuellement, il n’y a pas de nouvelles technologiques qui promettent un tel saut qualitatif.

Mais avec le prix du pétrole, certaines exploitations deviennent rentables…

Absolument. C’est pour cela que je ne m’attends pas à des discontinuités brutales dans le fléchissement de la production. Il y a cet effet d’ équilibrage à travers les prix.
Toutefois, les conditions d’accès aux ressources pétrolières sont de plus en plus difficiles, depuis les eaux très profondes de l’Arctique aux schistes bitumineux du Canada et du Venezuela. Cela implique que les coûts de production augmentent. Donc des équilibres nouveaux difficiles à prédire.
Le plateau ondulant de production, c’est le scénario sur lequel travaillent la plupart des experts.

Une autre source d’énergie est au cœur des débats aussi bien géo-politiques que techniques, c’est le gaz...

Le gaz, c’est une des histoires les plus intéressantes à cause du GNL, le gaz naturel liquéfié. Le gaz à l’état gazeux est transformé dans de grandes installations de liquéfaction, stocké a moins 70 degrés et transporté par des méthaniers de port à port, donc sans nécessité de gazoducs.
Grâce à cela, on a aujourd’hui un vrai marché mondial du gaz. Il n’existait pas réellement avant. On avait trois grands marches régionaux, Asie, Europe Amérique du nord. C’est une diversification des sources très intéressante. Vous savez qu’on est très dépendant du gaz russe, le GNL permet dans une certaine mesure de diversifier les sources.

Evolution technique également dans la production du charbon. Les nouvelles centrales seront plus propres grâce au piégeage et au stockage du CO2. Qu’en pensez-vous ?

C’est une question ouverte. Il a certains atouts : il est disponible sur une période longue, il est bien distribué dans le monde, il se transporte facilement, on a une grande expérience quant à son traitement. Mais il émet des gaz à effet de serre et autres polluants.
Va-t-on arriver à créer des conditions économiques acceptables pour capter et stocker le CO2 ? Je suis pour le moment sceptique, mais on peut pas prédire le progrès technique.
Toutefois, dans les dix-quinze ans, je ne vois pas le stockage de gaz à effet de serre provenant du traitement du charbon devenir économiquement compétitif.

Diriez-vous que les énergies fossiles sont les énergies du XXIe siècle ?

Non, je n’irais pas aussi loin. Les énergies fossiles feront partie des énergies du XXIe siècle mais je ne crois pas qu’elles le domineront comme elles ont dominé le XXe siècle. Il y a pour le moment très peu de possibilité de substitution du pétrole. Dans les vingt ou trente ans, il va donc rester avec nous.
Mais le XXIe siècle est long : au delà de 30 ans, les énergies fossiles seront peut-être moins importantes.

Le sommet européen du 9 mars a adopté une série d’objectifs ambitieux pour limiter les émissions des gaz à effet de serre et diversifier les productions énergétiques. Comment les analysez-vous ?

Les 27 sont tombés d’accord pour réduire d’ici 2020 les émissions des gaz à effet de serre de 20% en dessous des émissions de 1990, cela sous l’impulsion de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne.
C’est une confirmation très forte d’une politique déjà engagée par l’Europe avec les engagements dans le cadre du protocole de Kyoto (8% d’ici 2010). Si on y arrive a réduire de 8% d’ici 2010, on peut arriver à 20% d’ici 2020. C’est plus qu’une promesse, c’est un engagement ambitieux, un accord contraignant mais pas irréaliste. Cela n’implique pas des dépenses folles qui mettront à genoux les économies européennes.
Où cet accord pose quelques problème c’est dans les conditions pour atteindre ces 20%, dans les sous objectifs qui en découlent : 20% d’énergies renouvelables, 20% d’efficacité d’énergie, 20% de renouvelable dans la production d’électricité, 10% de biocarburants etc…
Ces sous objectifs rendent plus difficile l’obtention du résultat. Il aurait mieux valu un grand objectif et laisser le marché décider de la façon dont on l’atteint.

Mais ces contraintes n’ont-elles pas pour effet aussi de réduire la dépendance énergétique de l’Europe ?

Oui, la réduction des gaz à effet de serre, c’est un objectif bien sûr environnemental, mais il y a des effets collatéraux, positifs, pour la sécurité des approvisionnements.
Réduire la part des énergies fossiles, en tout cas le pétrole et le gaz, aura des effets positifs sur l’approvisionnement énergétique de l’Europe.

Nous n’avons pas parlé de l’énergie nucléaire, qui représente 6% de la production mondiale. Ne va-t-on pas assister à une ruée vers le nucléaire ?

Le nucléaire pourrait jouer un rôle très positif pour atteindre l’objectif de réduction de 20 p.c., même si les sous objectifs contraignants sont un frein.
Mais y a-t-il pour autant une « renaissance nucléaire » ? C’est vrai en partie. Mais il faut voir région par région.
En Asie (Chine, Corée du sud), il y a effectivement une forte demande pour de nouvelles centrales nucléaires.
Aux Etats-Unis, on a vu l’ »energy act » il y a un an et demi, loi-cadre ambitieuse, très favorable au nucléaire ,avec une solution pour le stockage des déchets, la simplification des procédures administratives, des subventions pour les six premières nouvelles centrales. Malheureusement cet effort volontariste n’a pas encore donné de résultats probants.
En Europe, il y a la construction de deux nouvelles centrales de type EPR, en France à Flamanville et en Finlande. Il n’est malheureusement pas sûr que ces deux premiers réacteurs seront suivis par une série d’autres générateurs, ce qui serait très intéressant. En effet, nous avons en Europe un processus de libéralisation du marché de l’électricité, qui est donc exposé à une certaine volatilité des prix. Ce n’est pas une bonne chose pour les technologies qui ont des coûts fixes très lourds. Avant que vous ayez produit le premier mw/h , vous devez investir 70% du coût total de la centrale. C’est un engagement extraordinaire des investisseurs. Si la visibilité sur le retour sur investissement est faible, ce n’est pas très attractif pour les investisseurs privés. C’est la même chose pour les énergies renouvelables

Et les opinions publiques sont souvent réfractaires?

La formule standard de la commission est : le choix du nucléaire est un choix national. Donc certains pays l’ont fait, d’autre pas.
Mais les opinions publiques évoluent : le gouvernement de Tony Blair a lancé des signaux très forts en faveur des nouvelles générations de centrales. Même chose en Italie. Aujourd’hui en Suède la majorité de la population est favorable au nucléaire.
Le pays clé, c’est l’Allemagne. Je ne connais pas les derniers sondages, mais il y a une forte évolution. Et un des fleurons de l’industrie allemande, Siemens, est présent avec Areva dans Framatome et impliqué dans la construction de la centrale finlandaise. Il y a toute une situation qui évolue en Europe.

Venons en aux nouvelles énergies. A laquelle croyez-vous le plus ?

Pour l’économiste de l’énergie que je suis, il est difficile de prévoir l’évolution. On a tendance à répondre avec ses « dadas » personnels !
La vérité est décevante. Actuellement, il n’y a pas une énergie renouvelable vraiment capable de soutenir la concurrence commerciale avec les énergies établies.
On parle beaucoup des éoliennes. L’Allemagne a fait un effort considérable, mais les coûts sont énormes. Enfin, corrigeons un peu. Cela peut être très cher pour le contribuable, cela ne veut pas dire que l’entreprise n’est pas rentable. S’il y a un engagement du gouvernement d’installer des renouvelables ou s’il y a des objectifs fixés par l’Union européenne, il y a un marché garanti. Mais la question est : qui va payer pour que ce marché se développe ?

Et il y a les biocarburants, qui sont développés activement en Amérique du nord et du sud, et dont on parle beaucoup en Europe.

En Europe, on en parlerait moins si l’agriculture n’était pas dans une situation éco- politique très particulière. L’agriculture en Europe reçoit 20 milliards d’euros par an des contribuables européens. Ces transferts n’étant pas négociables à court terme, et la production de surplus agricoles n’étant pas un but, on commence à parler contreparties, donc production de biocarburants.

C’est en quelque sorte une opposition entre agriculture nourricière et agriculture productrice de biocarburants …

Il y aura certes des effets d’ »échanges » et de déplacements de productions. Le Brésil, la Malaisie sont beaucoup moins chers dans production des biocarburants.
En outre, au moins pour les biocarburants de la première génération, basés sur le sucre, le bilan écologique n’est pas très significatif. Ils sont produits avec des méthodes industrielles coûteuses en énergie. C’est un peu différent pour les biocarburants de deuxième génération, basés sur les fibres. Le bilan fondamental écologique est meilleur.
Bref, je suis favorable aux biocarburants mais il faut regarder avec prudence

Va-t-on assister à la naissance de nouveaux pays producteurs, comme le Brésil ?

Il faut espérer bien sûr une diversification, au niveau des sources et au niveau géographique. Cela va vers un marché plus équilibré. Mais pour faire la différence au niveau mondial, il faudra encore attendre quelques décennies avant que la Malaisie et le Brésil comptent comme des acteurs de premier plan.

Il y a une autre énergie nouvelle et renouvelable, la géothermie. Qu’en pensez-vous ? Je reviens aux « dadas » dont je parlais tout à l’heure. Je crois beaucoup au développement de la géothermie. Avec la chaleur naturelle, vous créez de la vapeur qui donne de la pression pour faire tourner des turbines. Cela peut-être une chaleur de surface, comme en Islande avec les geysers. Ou cela passe par des forages, jusqu'à deux ou trois kilomètres, avec bien sûr les difficultés inévitables.
La géothermie n’est pas financièrement rentable actuellement, mais quand je regarde toutes les contingences, les problèmes potentiels, j’en vois moins que pour les autres sources de renouvelables.

En conclusion, comment voyez vous les grandes lignes de l’évolution ? Dans les prochaines trente années, je ne pense pas qu’il y aura un changement considérable : en pourcentage, un peu moins de pétrole, un peu moins de charbon (et encore, la Chine vient-elle d’installer l’équivalent de la capacité de la France, et 80 % sont appuyés sur les centrales à charbon…) , un peu plus de nucléaire et certainement plus d’énergies renouvelables (mais moins de 5 pc en ce qui concerne les nouveaux renouvelables, hors hydraulique).
A la fin du siècle tout est possible : génération IV du nucléaire, des renouvelables compétitifs, de la fusion. Tout est possible.

Propos recueillis par Jean-Luc et Gilles Prigent
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