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 - Professeur honoraire au CNAM

Auteur
Professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, Jacques Foos a tenu la chaire de "rayonnements, isotopes et applications", de 1983 à 2008, formant ainsi plusieurs centaines d'ingénieurs...

Sortir du nucléaire, c'est impossible


dimanche 01 février 2009

Ce professeur du CNAM a fait les comptes. Même si on développe toutes les énergies, et si on les économise au maximum, le monde sera encore en manque


Les divers scénarios de besoins énergétiques dans l’avenir, conduisent à des demandes extrêmement fortes d’ici 2050.

En effet, alors que nous avons multiplié par 10 notre consommation mondiale entre 1900 et 2000, passant de 1 à 10 Gtep par an, celle-ci devrait se situer en 2050 entre 32,5 (croissance identique à celle du siècle dernier) et 57 Gtep/an (croissance se basant sur l’évolution actuelle depuis 10 ans, c'est-à-dire l'hypothèse la plus réaliste !).
Petit rappel : gtep signifie « gigatonne-équivalent-pétrole ». Pour fixer les idées, un Français consomme l’équivalent de 3 tep d’énergie par an ; 1 Gtep correspond à 1 milliard de tep.
 
Ceci établi, on constate une énorme disparité dans les consommations énergétiques sur la planète : si le Français utilise 3 tep/an, l’Américain en consomme pratiquement 8, l’Asiatique 0,6 et l’Africain 0,3 ! Or, on sait bien que l’énergie est avant tout facteur de santé (car facteur de progrès technologique) et l’accroissement de la durée de vie dans le monde occidental va de pair avec cette croissance énergétique (n’oublions pas qu’à chaque heure vécue, nous Français, gagnons ¼ d’heure d’espérance de vie supplémentaire). Une autre image, assez peu connue, est très significative du monde dans lequel nous vivons : l’an dernier, on a produit dans le monde, plus de transistors que de grains de riz – et pour moins cher ! Les pays en voie de développement vont vouloir rejoindre ce monde technologique dans lequel nous évoluons – et ce ne sera que justice.

Cela explique cette explosion de la demande d’énergie. Or, 57 % des sources d’énergie utilisées aujourd’hui (gaz et pétrole) vont disparaître d’ici à 50 ans (du moins leur production économique comme on la connaît présentement) ; 23 % proviennent du charbon dont il faut diminuer la consommation pour des raisons de pollution de la planète (c’est vrai aussi pour le gaz et le pétrole). Ainsi, au total, 80 % de l’énergie utilisée provient de combustibles fossiles carbonés, émetteur de gaz carbonique CO2 : une tonne de charbon rejette 1 900 m3 de CO2 !
 
Que faire ? Quel avenir laissons nous à nos enfants, nous qui aurons épuisé ces ressources carbonées en polluant la planète et en en détraquant le climat ? Il reste les autres ressources qui représentent aujourd’hui 20 % de l’énergie, soit 2 Gtep/an alors qu’il en faudra au minimum 30 Gtep/an dans 40 ans.

Disons-le tout de suite : on ne pourra pas multiplier d’ici là leur production par 15. Ceci veut dire que l’on continuera à exploiter le charbon, au détriment du respect environnemental promis, mais il convient bien sûr de développer les autres sources d’énergie non émettrices de CO2.

Si on installe des barrages partout où cela est possible, on peut multiplier la production hydraulique par 5, mais cela ne fera qu’1,5 Gtep/an. N’oublions pas, comme on vient de le voir en Chine avec le « barrage des 3 gorges », les conséquences humaines (dans cet exemple : 1 200 000 personnes déplacées, 20 villes et 1 000 villages engloutis). N’oublions pas non plus les ruptures de barrages (plus de 30 000 morts en Inde en 1979, 423 morts en France en 1959, …) L’énergie éolienne pourra conduire également à une production de 1,5 Gtep/an, ce qui revient à multiplier sa capacité actuelle par 150 ! donc à installer des éoliennes partout où ce sera techniquement possible, là aussi au détriment de certaines populations.
La biomasse pourra fournir 4 Gtep/an au maximum, le solaire 1,5 Gtep/an (là aussi un facteur 150 par rapport à aujourd’hui), la géothermie 1 Gtep/an (multiplication par 30).

Nous serons réduits à conserver la même consommation de pétrole et gaz (donc moins économiques et plus polluants à extraire) et peut-être même à doubler celle de charbon. Il faut espérer que nous aurons fait le maximum pour économiser l’énergie. La théorie montre qu’une lampe halogène de 500 W, fonctionnant pendant 4 heures par jour, suffit pour chauffer une pièce de 20 m3 dans un logement parfaitement isolé (1). Economie possible, tous efforts confondus : 2 Gtep/an (20 % de notre consommation actuelle : c’est considérable !) Malgré ce bilan, il manque encore 9 Gtep/an pour respecter le scénario le moins énergivore (qui n’est pas, encore une fois, celui que l’on suit depuis 10 ans !).

Seul le nucléaire peut apporter ce complément, ce qui correspond à 5 000 réacteurs dans le monde d’ici 40 ans. C’est un objectif bien sûr impossible à réaliser. Ceci veut dire que l’on va manquer d’énergie dans 40 ans et, également, qu’on ne peut pas se passer du nucléaire ! Autant le savoir, s’y préparer, régler le problème actuel du nucléaire : la gestion de ses déchets dans des délais raisonnables à l’échelle humaine et enfin contraindre tous les pays constructeurs de centrales de respecter les mêmes normes en matière de sûreté que celles exigées aujourd’hui des réacteurs du monde occidental (2).
 
Voilà les divers challenges auxquels nous sommes actuellement confrontés. C’est une situation énergétique difficile mais que l’intelligence humaine saura résoudre à conditions de faire les bons choix technologiques à compter d’aujourd’hui.

Jacques Foos
 
(1)Quelles énergies pour demain ? Ch. N.Go, Spécifique Editions Paris
(2) Bien sûr la France, sous la poussée des anti-nucléaires, pourrait sortir du nucléaire ; c’est un petit pays qui se retrouverait alors au 300è rang mondial. Mais, à l’échelle de la planète, la croissance de l’énergie nucléaire est inéluctable. Autant rester dans ce train en marche et faire bénéficier les autres pays de notre expérience de pionnier dans cette technologie – ce ne peut être qu’extrêmement profitable pour notre pays.
 


Photo copyright Morad Hegui - Fotolia.com
1 commentaire(s)
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Commentaire par Fabien
mercredi 04 février 2009 18:41
Votre décompte est très intéressant et convaincant. Toutefois, vous n’estimez pas le nombre de centrales nucléaires qui pourraient être construites dans les 30 ou 40 ans à venir. Vous dites que 5000 n’est pas envisageable. Combien alors ? 1000, 2000 ? Dans combien de « nouveaux pays » ? Et selon la réponse, est-ce que les mesures de sûreté pourront suivre ? Est-il préférable qu’elles soient de la responsabilité nationale ou internationale ? Où en est l’Europe à ce sujet ?
On a à ce sujet l’impression que les pays hostiles au nucléaire, Allemagne en tête (en tout cas jusqu’ici) freinent les harmonisations de la réglementation et des contrôles. Les organisations écologistes aussi. Curieusement, les « anti-nucléaires » ne veulent pas améliorer les dispositifs de contrôle car ils craignent que cela aboutisse à banaliser le nucléaire, à rassurer les populations et donc à donner le feu vert à un développement sans limite.
Un récent colloque de Confrontations Europe (http://www.confrontations.org/spip.php?article529) est éclairant à ce sujet.
Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la sécurité qui sera assurée dans un certain nombre de pays. Même si on écarte l’intention cachée de pays d’utiliser le nucléaire civil comme marchepied vers le militaire, certains de ces pays n’ont aucune culture de sûreté et n’accepteront jamais des institutions indépendantes, comme l’Autorité de Sûreté nucléaire en France. D’autres connaissent la corruption, ce qui fera des ravages dans un secteur qui brasse tant des capitaux. D’autres encore ne sont pas au niveau technologique pour assurer la maintenance fiable de ces centrales. Bref, si on développe le parc dans un nombre croissant de pays , on va se heurter à de réels problèmes de sûreté. En même temps bien sûr, on ne peut réserver le nucléaire à un « club » de pays riches ou occidentaux. Ce sera le grand débat des années à venir.

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