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Né en décembre 1942, ingénieur physicien de formation, Bertrand Barré est ancien conseiller scientifique d'AREVA voir son blog) Entré en 1967 au Commissariat à l'Energie Atomique (CEA),...

De 1973 à nos jours : qu'est-ce qui motive le choix du nucléaire ?


lundi 02 novembre 2015

Après le premier choc pétrolier, il s'agissait de réduire la dépendance au pétrole. Aujourd'hui, le nucléaire se justifie par les nécessités de la lutte contre le réchauffement climatique. Alors pourquoi certains partisans du nucléaire penchent-ils vers le climato-scepticisme ?


Voir le blog de Bertrand Barré

La situation en 1973

En 1973, juste avant le premier choc pétrolier, 68% de l'électricité française était produite dans des centrales au fuel.  La multiplication par 4 du prix du baril de pétrole, importé à 98%, incita le gouvernement français à accélérer considérablement le programme d'équipement nucléaire fondé, depuis1969, sur les réacteurs à eau ordinaire REP 900 MWe, dont trois exemplaires étaient déjà en construction, deux à Fessenheim et un au Bugey.

La motivation de ce « Programme Messmer » était claire : réduire notre dépendance à l'égard du pétrole, dépendance devenue soudain intolérable.  Pour ce faire, il fallait remplacer le pétrole là où on savait le faire sans délai, c'est à dire dans la production d'électricité, et promouvoir en parallèle les applications de cette dernière.

Le programme nucléaire était déjà amorcé, l'infrastructure industrielle et réglementaire était prête, nous maîtrisions le cycle du combustible et un tiers de l'uranium nécessaire provenait de mines situées en métropole.  Grâce à la stratégie de paliers standardisés (séries de réacteurs identiques) imposée par EDF, les coûts ont été maîtrisés, les délais de construction se sont raccourcis et l'électricité d'origine nucléaire s'est révélée très compétitive avec ses concurrents fossiles.  De plus, les dépenses nucléaires étaient et sont toujours, pour l'essentiel, créatrices d'emploi sur le territoire français.

La situation aujourd'hui

Quelle est la situation, presque 40 ans plus tard ? Le pétrole est éliminé du « bouquet » électrique dont charbon et gaz se partagent un petit 10%.  La dernière mine d'uranium située sur le territoire français a fermé en 2001, mais AREVA exploite des mines dans des pays aux profils géopolitiques très divers, ce qui assure une bonne sécurité d'approvisionnement.  Les centrales nucléaires en marche sont toujours très rentables et justifient amplement les investissements nécessaires à l'extension de leur durée de vie.  En revanche, il est trop tôt pour se prononcer sur le coût du prochain palier, au-delà du prototype de Flamanville.

La principale motivation n'est donc plus la réduction de la dépendance pétrolière, mais la réduction des émissions de gaz à effet de serre, dont la source principale est la combustion de pétrole, charbon et gaz. Le nucléaire partage cette motivation avec les sources renouvelables d'électricité.

Are you "ultracrepidarian" ?

Compte tenu de cet état des lieux, je m'étonne chaque jour du nombre d'anciens du nucléaire qui s'ingénient à trouver et répandre des arguments climatosceptiques, sur la base d'une méfiance vis-à-vis des spécialistes accusés de je ne sais quelle conspiration mondiale.  C'est d'autant plus bizarre que, ce faisant, ils tombent dans le travers qu'ils reprochent à beaucoup de porte-paroles antinucléaires : prendre position dans une controverse scientifique au-delà de leur domaine d'expertise.  Je ne prétends pas être un climatologue, c'est pourquoi dans ce domaine comme dans de nombreux autres je fais confiance aux spécialistes.

Les anglophones ont un joli mot pour décrire ces personnes qui donnent leur opinion hors de leur champ de connaissances : ultracrepidarian.  L'origine du mot viendrait d'une anecdote rapportée par Pline l'Ancien : un cordonnier avait expliqué à un peintre qu'il avait raté la peinture de la sandale de son modèle.  Le peintre ayant rectifié son tableau, le cordonnier s'est enhardi à critiquer un bras du modèle.  Le peintre alors lui aurait déclaré : « Ne sutor ultra crepidam !» ou « cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! ».  Bon conseil?


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11 commentaire(s)
[1]
Commentaire par papijo
lundi 02 novembre 2015 14:55
Je ne vois pas ce qui empêche d'être à la fois climatosceptique et d'accepter le nucléaire. Dire que les émissions de CO2 de l'homme ne sont pas à l'origine du réchauffement intervenu au 20° siècle (comme le montre par exemple le fait que depuis 1998, les températures de la basse atmosphère n'ont monté que de quelques 7 centièmes de degré, alors que les émissions de CO2 de la période dépassent 50% de tout ce qui a été émis auparavant), n'empêche pas de penser que l'énergie nucléaire, est une des voies les moins dangereuses et les plus économiques de produire de l'électricité

[Réponse de l'auteur]
Bien sûr, tout le monde a droit à sa propre opinion sur la menace climatique comme sur tous les autres sujets. On peut très bien être pronucléaire et climatosceptique. Ce qui m'étonne, c'est qu'on puisse être pronucléaire et militant climatosceptique, faisant ainsi campagne contre ce qui constitue l'avantage principal du nucléaire : il n'est que de lire la littérature de WISE et consorts pour voir à quel point cet argument gêne les antinucléaires professionnels !
[2]
Commentaire par Gépé
lundi 02 novembre 2015 16:23
Une taxe sur l'énergie nucléaire est toujours favorable; elle dissuade l'usage du nucléaire et elle permet de bénéficier de la rente nucléaire.
[3]
Commentaire par papijo
lundi 02 novembre 2015 21:19
Je ne suis pas d'accord avec vous. Le nucléaire s'est développé dans un contexte où le climat n'avait aucun rôle et les arguments qui ont poussé à sa diffusion sont toujours présents: électricité "bon marché", indépendance vis à vis de l'étranger (ou des spéculations des marchés), sûreté de fonctionnement ... Je ne vois pas ce que le nucléaire a à gagner à gesticuler avec tout le monde au sujet du climat. Cette mode est certes très présente à ce jour, mais qui nous dit que dans une dizaine d'années elle aura toujours la même place ? Une victoire des Républicains américains, beaucoup moins sensibles au problème du climat, voire complètement hostiles à toute thèse "écolo", à la prochaine élection présidentielle ne risque-t-elle pas de remettre tout en cause ?

[Réponse de l'auteur]
Nous avons la même analyse historique, mais je suis plus sensible au changement du contexte et de l'opinion publique...
[4]
Commentaire par Gépé
mardi 03 novembre 2015 08:06
Une taxe sur l'énergie nucléaire serait une bonne solution si on l'utilisait pour financer les retraites. Qui serait contre?

[Réponse de l'auteur]
pourquoi une taxe sur l'énergie nucléaire plutôt que sur les chaussures de luxe, les mandarines ou les voitures diesel ?
[5]
Commentaire par un physicien
mardi 03 novembre 2015 11:34
La politique et la démocratie sont forcément "ultracrepidarian". Il est rarissime que des choix puissent être faits en ayant toutes les informations nécessaires. C'est pourquoi il faut nettement séparer le débat scientifique sur le climat et les choix énergétiques (qui doivent connaitre la science mais relèvent du libre arbitre). L'amalgame fait dans le GIEC ne servira finalement personne.
[6]
Commentaire par Gépé
mardi 03 novembre 2015 13:29
Réponse à l'auteur. Parce que l'énergie est non délocalisable et qu'elle correspond à une consommation non élastique. Travail et énergie sont de même nature en physique. Merci.
[7]
Commentaire par Gépé
mardi 03 novembre 2015 13:39
suite de la réponse. Ce qui compte, c'est l'usage de la taxe, pour financer les retraites. Toutes les taxes sont bonnes à prendre, mais ne sont pas toutes efficaces.
[8]
Commentaire par Chelya
jeudi 05 novembre 2015 15:51
Ce sont les mêmes entreprises qui exploitent les centrales nucléaires et les centrales fossiles (EDF, RWE, Engie, E.on...). Contrairement au renouvelables où ils existent des pure-players, il n'existe pas de filière nucléaire indépendantes de la filière fossile. On ne mord pas la main qui vous nourrit. CQFD

[Réponse de l'auteur]
Vous semblez ignorer que vos "pure-players" ne peuvent rester "purs" que parce que les centrales nucléaires et fossiles des "impurs" assurent la production électrique de base !! Bien sûr, il y a l'hydroélectricité, mais encore faut-il avoir la géographie appropriée : tout le monde n'est pas norvégien...
[9]
Commentaire par Chelya
lundi 09 novembre 2015 17:10
Très clairement un pure-player n'a strictement aucun intérêt à avoir des productions de base vu qu'à partir du moment où vous faites de l'éolien et/ou du solaire vous n'avez plus de base ... Les pure players ont besoin de production résiduelle (positive et négative) pas de production base. Ils vont bien pouvoir vous installer des cogé flexible bioénergie ou des batteries électriques jusqu'à quelques dizaines de MW, mais qu'est-ce que vous voulez bien qu'ils fassent avec une réacteur inflexible de plus d'un GW qui met au mieux 10 ans à se construire au pire ne produira jamais d'électricité ? Seul un très gros énergéticien avec le soutien d'un état peut se permettre de faire du nucléaire, or ce sont des gens qui tirent l'essentiel de leurs revenus des énergies fossiles et n'accepteront jamais de mettre à la casse leurs centrales gaz toutes neuves. A l'inverse les nouveaux entrants du secteur de l'énergie qui sont ceux qui déploient les solutions pour répondre aux enjeux du réchauffement climatique ne disposent d'aucune technologie nucléaire qui puissent répondre à leurs besoins...

[Réponse de l'auteur]
Bien sûr qu'un "pure-player" n'a pas intérêt à produire de l'électricité de base... Mais les citoyens, eux, ont absolument besoin que quelqu'un le fasse pour eux ! Le nucléaire n'est pas adapté au Burkina-Fasso, mais le Vietnam, la Jordanie, le Bangladesh et bien d'autres s'y mettent.
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Commentaire par Chelya
mardi 10 novembre 2015 11:41
Pff, je suis certain que vous n'y croyez même pas, ou alors c'est qu'on a compris pourquoi Areva est en faillite et en plus vous vivez dans quelle époque pour me soutenir l'argument du "solaire pour les petits africain", 1980 ? Avec quel argent est-ce que ces pays iraient faire du nucléaire ? Ca fait 15 ans qu'on nous a annoncé la "nuclear renaissance" et il n'y a toujours pas eu une seule de centrale nucléaire de sortie. Par exemple où en est la centrale nucléaire en Lybie qu'on nous promettait ? Ou est en la centrale nucléaire en Egypte qui devait être signer ? Vous croyez vraiment que quiconque va se risquer à installer une centrale nucléaire alors que rien sur 2015 les développeurs solaires ont un pipeline de 5 GWc là bas ? Pareil pour les Brésil et son éolien... Quand on parle de production "de base" ça ne veut pas dire la production de première nécessité mais juste une production continue. Le consommateur d'aujourd'hui a des panneaux solaires sur le toît et n'a pas besoin qu'on lui fournisse de l'électricité en plein journée, ce qu'il a besoin c'est d'un service capable de consommer son électricité quand il en a de disponible et d'en produire quand il en a besoin, ce que ne permet pas de faire une centrale qui n'est capable que de fournir de la consommation de base qui n'existe plus. Pareil pour le producteur d'aujourd'hui : qu'est ce que vous voulez qu'il fasse avec du courant nucléaire supplémentaire au moment pendant les jours où la production de ses éoliennes dépas
[11]
Commentaire par Chelya
mardi 10 novembre 2015 11:41
Pareil pour le producteur d'aujourd'hui : qu'est ce que vous voulez qu'il fasse avec du courant nucléaire supplémentaire au moment pendant les jours où la production de ses éoliennes dépassent déjà son besoin ? C'est un cercle vicieux : l'industrie nucléaire n'a développé que des centrales adaptés aux usages de la filière fossiles mais n'a jamais voulu "s'abaisser" à développé des produits pour l'économie verte. Résultat comme il n'y a que les EnR qui se développent il y a un effet de ciseau avec une industrie fossile qui n'en a rien à faire du nucléaire, et une économie verte qui préfère mettre de l'argent dans les batteries et les réseaux de chaleur. Le nucléaire a choisi de soutenir et de se lier exclusivement aux grands producteurs d'énergie fossile, on voit où a conduit cette stratégie. Quand vous dites aux gens "je n'ai pas besoin de vous", il ne faut pas vous étonner s'ils vous répondent "moi non plus".
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