Par François Jolivet
- Ancien chef de projets nucléaires
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Ancien chef de projet, François Jolivet a été responsable, pour le compte de Spie-Batignolles, de l'étude et de la construction de nombreux ouvrages, notamment des centrales nucléaires en Afrique du sud...
Centrales nucléaires : comment mieux prévoir l’accident imprévu
Par François Jolivet
- Ancien chef de projets nucléaires
mardi 22 mars 2011
Concevoir des centrales nucléaires technologiquement sûres est bien. Mais il faut aussi accepter que, même avec une centrale « parfaite », l’accident extérieur est inévitable. Une deuxième ligne de défense doit donc être prévue.

Et il faudra démontrer physiquement l'efficacité des systèmes. Le public ne se satisfera plus désormais de simples déclarations.
Cette évidence n'est pas encore dans la culture du nucléaire. C'est comme si, on avait conçu un bâtiment, avec une protection incendie (réseau d'aspersion, détecteurs de fumée, alarmes sonores, portes coupe feu, formation des occupants) et que l'on ait oublié de prévoir une intervention des pompiers, car on était « absolument sûr » du système de protection incendie.
Revenons sur l'histoire de ce demi-siècle.
La fusion du cœur n'a pas pu être évitée 3 fois, en 50 ans. Les réponses apportées à la suite des deux premières catastrophes n'ont pu éviter la troisième.
A Three Mile Island, on a attribué la catastrophe à l'erreur humaine : les bonnes décisions n'auraient pas été prises à temps. La solution retenue a consisté à faire piloter les mesures d'urgence, pendant, les 20 premières minutes par l'ordinateur, afin d'éviter l'effet de panique, lorsque toutes les alarmes se déclenchent.
Suite à Tchernobyl, on a décidé d'abandonner la conception de réacteurs sans enceintes de confinement. On a aussi considéré que la formation des opérateurs devait être renforcée.
Il ne suffit pas de "bien concevoir"
Ces réactions sont issues d'un raisonnement de concepteur : « si les choses sont faites correctement, cela doit marcher ».
Au Japon, « les choses ont été faites correctement » : protection sismique des bâtiments et des équipements, protection contre le tsunami, groupes électrogènes de secours, circuit additionnel de pompage d'eau pour refroidir le réacteur, enceinte de confinement, personnel bien formé.
Et pourtant, l'accident est arrivé.
Il serait stupide d'en rester là, en pensant que la catastrophe relève de la fatalité (évènement naturel au delà de ce qui était imprévisible).
En attendant le résultat des investigations, force est de constater, que le problème de refroidissement du réacteur relève de techniques simples : pour empêcher la fusion du cœur, il faut de l'électricité pour faire marcher des pompes de secours et un réseau de refroidissement opérationnel. Force est de constater 7 jours après le séisme, que ces moyens ne sont toujours pas disponibles.
Dans une logique d'ingénieur de conception, on serait peut être conduit à refaire de nouvelles études et de nouveaux contrôles pour « que les choses marchent comme il faut ».
L'exemple de l'aviation et de l'automobile
Paul Watzlawick, du Mental Research Center de Palo Alto (Californie), considérait que lorsque qu'il y a une défaillance, chacun pense que quelqu'un est à l'origine de cette défaillance, alors que très souvent, c'est le système dans lequel on évolue, qui est à l'origine de cette défaillance. Le système dans lequel évoluent les concepteurs de centrales est celui du bien fondé de la conception. C'est comme si un constructeur automobile pensait que si la voiture est bien conçue et le conducteur bien formé, il n'y aura pas d'accident.
L'aviation s'est nourrie de l'enseignement de ses nombreux accidents : désormais, il y a (au moins) deux lignes de défense dans un avion : une première ligne de défense consiste à concevoir et mettre en place un système de secours (en cas de perte de l'électricité, ou de perte d'une commande par exemple). La deuxième ligne de défense consiste à considérer, que dans les cas limites, le système de secours peut être lui même défaillant, et donc de prévoir un système additionnel pour éviter le pire.
Dans le nucléaire, cette voie n'a pas été suffisamment explorée. Les ingénieurs sont capables d'apporter de nouvelles réponses : comment neutraliser ou ralentir la réaction du cœur une fois que l'accident s'est produit, quel dispositif additionnel de secours doit être mis en œuvre dans les 24 heures, en cas de défaillance du système de refroidissement de secours, etc, etc...
Et il faut en faire la démonstration, comme, dans l'automobile on fait des « crash » tests. Il est vraisemblable que les solutions qui seront adoptées ne bouleverseront pas l'économie des centrales.
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Merci François pour ton éclairage.
Actuellement ces travailleurs ne sont pas reconnus, ils bossent dans des conditions déséquilibrées, ils n'ont pas de sécurité, ils disent eux-mêmes que l'origine des accidents sont très souvent humaines et non pas technologiques.
Il faut donc en augmenter le nombre, bien les payer, leur apporter une vraie sécurité à long terme.
En niant les hommes le nucléaire ne change pas de nature ...
[Réponse de l'auteur]
J'ai fait une analogie avec l'automobile, pour illustrer la nécessité de faire des tests physiques, pour valider la théorie. Dans le nucléaire, on pourrait, si ce n'est déja pratiqué, faire des arrêts brutaux ( périodiques) de tranches, pour valider le système de refroidissement de secours et simuler la deuxième défense (à définir), si le système de refroidissement est défaillant. C'était l'objet de mon propos. J'ai personnellement été choqué de voir que la salle de commande (au Japon) était restée dans le noir, pendant 1 semaine, car, le système d'électricité de secours n'avait pas de deuxième défense.
je ne suis pas un spécialiste de la chose mais il me semble que lorsque l'on voit plusieurs fois apparaitre des cas de nécessité de dégazage de gaz radioactifs dans l'atmosphère, la moindre des choses serait de prévoir un filtre qui permette de retenir les substances radioactives et autres éléments lourds ( plutonium )
Je me permets de suggérer un dispositif inspiré des aspirateurs Dyson
[Réponse de l'auteur]
Les dégradations des matériaux avec le temps, est un sujet majeur, déja exploré lors de la prolongation de la vie des centrales (passage de 30 à 50 ans de fonctionnement continu, en particilier par EDF). Dans l'aviation, c'est aussi un sujet majeur, en raison de l'alternance des efforts (effets de fatigue). Un démantellement de centrales pourrait apporter un plus , du point de vue des connaissances, le moment venu.
Le démantèlement...un autre débat.... Ce qui est sûr c'est que nos factures d'électricité vont augmenter si, comme le pointe l'ASN , EDF et AREVA doivent s'engager dans des dépenses de sécurisation.
La bonne nouvelle c'est que cela booste la filière cybernétique pour les opérations téléopérées, la mauvaise c'est que démanteler une centrale côute très cher et pose d'autres problèmes. ainsi le démantèlement des deux premières tranches de la centrale de Brennilis en 1985 (un petit réacteur) 482 millions d'euros (cour des comptes)...La troisième tranche, la plus délicate, n'a pas encore été entreprise.