Participez aux débats sur l'énergie de demain
 - Mines de Paris
Auteur
Quentin Perrier, 25 ans, est diplômé EHESS, Mines de Paris et Sciences Po Paris.

Transition énergétique : plus d'Europe et plus de territoire


lundi 17 février 2014

De nouvelles dynamiques énergétiques apparaissent au niveau local. Une démarche incompatible avec la coordination globale des Etats ? Pas vraiment : le principe de subsidiarité existe et permettra à l'Europe de trouver un nouveau souffle.


Cet article a obtenu le 2eme prix au concours Génération énergies, organisé par "la chaîne Energie", SIA-Partners et RTE.*

"Les citoyens et les utilisateurs de ressources ont parfois des informations auxquelles n'ont pas accès les bureaucrates" : c'est ainsi qu'Elinor Ostrom résume l'essence des travaux qui lui ont valu le Nobel d'économie en 2009 (1). Cette formule provocatrice ne remet pas en cause la nécessité d'instances coordinatrices, mais plaide pour un rééquilibrage entre institutions centralisées et initiatives locales.

Aujourd'hui paralysée par les visions énergétiques divergentes de ses Etats-membres, l'Europe doit apprendre à trouver cet équilibre, entre coordination globale et action locale.

L'Europe divisée

Alors que l'Union Européenne s'est à l'origine construite autour des questions d'énergie avec la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier en 1951, les Etats membres font aujourd'hui de l'énergie leur chasse gardée. En 2011, les Allemands abandonnaient l'atome alors que les Anglais annonçaient leurs intentions d'y revenir. Aujourd'hui, les Etats restent divisés sur l'opportunité d'un retrait de quotas de CO2. Nous touchons ici au cœur du malaise : l'absence d'une vision européenne unifiée.

En Octobre, dix grands énergéticiens européens se sont réunis pour dénoncer les défaillances de l'Europe de l'énergie : 'la politique énergétique européenne a échoué sur ses trois composantes : le climat, la compétitivité et la sécurité d'approvisionnement', assène leur porte-parole Gérard Mestrallet (2).

Retrouver une coordination entre Etats

Cependant, bien qu'ils en accusent les défaillances, c'est à Bruxelles que ces dix énergéticiens ont cherché une solution, témoignant ainsi que l'Europe reste un acteur incontournable de toute discussion sur le mix énergétique. D'autant plus que les nouvelles problématiques sont supranationales. Le réchauffement climatique mondial appelle à la poursuite d'une politique commune plus efficace économiquement.

Aujourd'hui, un rayon de soleil en Bavière ou un coup de vent en Mer du Nord déstabilisent les réseaux électriques de tous les voisins de l'Allemagne, récepteurs involontaires de cette production variable d'électricité (3). Des décisions qui relèvent de la souveraineté nationale ont acquis de facto une portée transnationale. Un dialogue interétatique est nécessaire pour coordonner les efforts et limiter le coût de la transition énergétique.

Deux niveaux de coordination supra-étatique sont utiles : Europe et groupement d'Etats. Des accords bi- ou multilatéraux peuvent s'avérer plus efficaces pour certaines problématiques comme le marché de capacité. En revanche, l'Europe reste le meilleur échelon pour fixer une vision climatique, industrielle et politique. Seule une Europe unie pourra être à la hauteur de ses ambitions de leadership sur le climat. Des objectifs climatiques sont également l'opportunité de développer une filière industrielle compétitive dans le prometteur secteur des renouvelables. Enfin, l'Europe obtiendrait des tarifs bien plus avantageux pour ses contrats d'approvisionnement gaziers que ceux actuellement négociés individuellement.

Dans cette nouvelle gouvernance plus internationale, l'Etat conserverait toute sa souveraineté sur les questions nationales (comme le recours au nucléaire) et le déploiement des grandes infrastructures, mais dans un processus de dialogue.

Les territoires, ancrages essentiels de la transition énergétique

Une nouvelle dynamique apparait aujourd'hui : valoriser des ressources locales pour satisfaire des besoins locaux. Les énergies renouvelables de petite taille doivent être installées au plus près des consommations. Les initiatives locales se sont multipliées récemment : la méthanisation en Midi-Pyrénées, la géothermie en Ile-de-France ou encore l'essor des coopératives énergétiques allemandes en témoignent (4). Rendre les territoires responsables de leur équilibre énergétique contribuera à renforcer leur rôle d'impulsion et à mieux fédérer les initiatives locales.

La maitrise de la consommation présente, elle aussi, une forte composante locale. L'isolation des bâtiments - l'un des piliers de la transition énergétique - nécessite des investissements importants pouvant requérir un  soutien étatique ou européen. Mais une prise en main locale reste indispensable, notamment afin d'identifier les incitations et mécanismes adaptés aux habitus locaux, ainsi que les bénéficiaires prioritaires de ces mesures (la précarité énergétique frappe aujourd'hui 8 millions de personnes en France (5).

Encourager ces actions locales permettra en outre de bénéficier à plein de leur fort contenu en emplois (6).

Une double révolution est donc nécessaire : plus d'Europe et plus de territoire. Deux démarches incompatibles ? Au contraire, la solution à ce faux paradoxe est déjà inscrite dans la Constitution européenne : 'Les principes de subsidiarité et de proportionnalité régissent l'exercice de [ses] compétences (7). C'est l'application de ce principe de subsidiarité, c'est-à-dire de responsabilisation à l'échelon le plus pertinent, qui permettra à l'Europe de trouver un nouveau souffle.



L'énergie, modèle et moteur pour l'Europe ?

Les défis de la transition énergétique appellent à une double révolution : plus de coordination au niveau européen et plus d'autonomie laissée aux territoires. Mais cette nécessité de repenser la dialectique entre global et local au niveau européen est peut-être l'opportunité de proposer un nouveau modèle, de refonder l'Europe de l'énergie en moteur de l'Europe.

Changer de gouvernance représente un défi majeur vu l'enchevêtrement et la rigidité des échelons institutionnels. Certains parleront d'utopie ; mais comme l'a écrit Victor Hugo, "les utopies d'aujourd'hui sont les réalités de demain".







Une illustration de la mauvaise utilisatoon des ressources locales : cas de l'éolien pour les façades nord-ouest et sud-est en France


Références

(1)
First Woman to Win Nobel Prize in Economics, Politics daily, 2009
 http://www.politicsdaily.com/2009/10/12/first-woman-to-win-nobel-prize-in-economics/
(2)
Le Cercle des économistes, interview de Gérard Mestrallet,
 http://www.lecercledeseconomistes.asso.fr/interview-de-gerard-mestrallet-gdf
 (3) http://www.observatoire-electricite.fr/Coup-de-vent-en-Mer-du-Nord-ou
(4)
En Allemagne 40% des capacités électriques installées entre 2000 et 2010 ont été financées par des personnes privées.
IDDRI, Projets citoyens pour la production d'énergie renouvelable : une comparaison France-Allemagne, janvier 2014

(5) http://lexpansion.lexpress.fr/economie/la-precarite-energetique-s-accroit-en-france_389001.html
(6)
Quirion, L'effet net sur l'emploi de la transition énergétique en France : Une analyse input-output du scénario négaWatt, Cired, avril 2013
(7)
Version consolidée du traité sur l'union européenne, Journal officiel de l'Union européenne, 30.3.2010
http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:C:2010:083:0047:020:fr:PDF


Illustration : connaissances des énergies - http://www.connaissancedesenergies.org/

  

  
 
Réagissez à cet article
 (1) 
Nom *
Email *
Votre commentaire * (limités à 1500 caractères)
1 commentaire(s)
[1]
Commentaire par Gépé
lundi 17 février 2014 17:10
Il s'agit d'une réponse à un aspect purement technique de l'énergie. J'espère qu'un candidat abordera l'aspect "économique" avec la relation entre le cout du travail et le prix de l'énergie. En effet, l'énergie permet de travailler moins pour une même production, c'est ce qui fait la différence entre l'homme d'aujourd'hui et l'homme de Cro-Magnon. Il semblerait que l'enseignement scolaire n'aborde pas cet aspect historique de l'utilisation de l'énergie. Je suggère à qui serait intéressé de se porter sur le site de la fondation entreprise réussite scolaire (FERS) du grand Lyon pour visionner l'outil pédagogique sur l'énergie. Merci.
PARTICIPEZ !
Cet espace est le vôtre !
La chaîne Energie de LExpansion.com
vous ouvre ses colonnes. Partagez vos analyses !
Auteur
Quentin Perrier, 25 ans, est diplômé EHESS, Mines de Paris et Sciences Po Paris.

Lire la suite