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 - France Business School
Auteur
Florine Labarre, 23 ans, est étudiante à la France Business School (ex ESC Clermont).

Electricité : le prix spot est-il voué à tendre vers zéro ?


mercredi 26 février 2014

L'électricité européenne connait des prix négatifs. Le phénomène est voué à s'amplifier. Comment le contenir ?


Cet article a remporté le 7eme prix du concours Génération énergies organisé par "la chaîne Energie", SIA-Partners et RTE.

Depuis 2007, l'Europe connait de temps à autre des prix négatifs sur les marchés de gros de l'électricité. Ce phénomène, bien qu'en apparence contre-intuitif, laisse penser qu'une baisse globale des prix pourraient avoir lieu dans un proche avenir. Quels sont les origines et les conséquences de cette volatilité des prix de l'électricité ?


Comment un prix peut-il être négatif ?

Sur les marchés de gros, les prix de l'électricité sont déterminés par l'offre et la demande qui à leur tour sont caractérisées par plusieurs facteurs, tels que les conditions météo, les facteurs saisonniers et le comportement du consommateur. Quand l'offre est supérieure à la demande, il faut soit arrêter certaines centrales, soit payer certains opérateurs pour qu'ils récupèrent ce produit devenu encombrant. Par conséquent, une production trop importante peut induire ponctuellement un prix négatif du MWh sur les marchés à court terme (day ahead).

En France, le 25 décembre 2012,  les opérateurs ont été confrontés à des prix de gros négatifs allant jusqu?à -50 euros/MWh entre 7 et 8h. En Allemagne, à cette même période, le prix a été de -473 euros/MWh.
Cet épisode fut le résultat d'un niveau élevé de production non flexible (nucléaire principalement, mais aussi éolien, pour laquelle la production a augmenté de 60% par rapport à la veille), d'une faible consommation en raison du jour férié et de températures douces.

La faible consommation et la forte production a conduit l'Allemagne à exporter vers la France au cours des heures creuses du matin du 25 décembre 2012. On a alors pu observer un découplage des prix day ahead et une saturation des exportations de l'Allemagne vers la France (1500 MW) lors des heures creuses précédant l'heure d'occurrence du prix.

















Echanges commerciaux à la frontière Franco-Allemande le 25 décembre 2012 (source : RTE)

L'Europe a fait le choix du déploiement massif des énergies renouvelables et doit parfois faire face à une surcapacité de production. Alors que l'éolien ne représentait que 5% du mix électrique de l'Union Européenne en 2000, il représente 22% en 2010; le solaire, quasi inexistant en 2000, représente aujourd'hui 3,5% de ce mix, selon le Commissariat Général au Développement Durable.

Afin d'aider le déploiement des EnR, les Etats européens ont adopté un système de priorité à l'injection : un producteur d?énergie éolienne ou solaire sera prioritaire dans l'accès au réseau devant les autres moyens de production. Cela provoque une distorsion dans le merit order : le marché appelle en priorité les centrales dont le coût marginal de fonctionnement est le plus bas.

De plus, l'énergie propre est subventionnée et rémunérées hors marché par le système des prix d'achats garantis (feed-in tariffs), l'électricité produite, dite fatale, est donc injectée sur le marché, indépendamment des conditions d'offre et de demande qui détermineront le niveau du prix.

Un phénomène voué à s'amplifier ...

Dans les pays connaissant une forte pénétration de production d?énergies renouvelables, comme l'Allemagne, la baisse du prix spot a été la plus importante. L'association allemande BDEW estime que pour chaque offre additionnelle de 1000 MW de production éolienne, le prix spot baisse de 1,34 euros/MWh. A cause de la croissance exponentielle de la production d'EnR, le prix spot sera alors bientôt nul, voire négatif, si rien ne change.

















Baisse globale du prix spot (source : Commission Européenne
)

La constitution d'un marché unique à l'échelle de l'Union Européenne a pour effet d?accroître la solidarité et l'interdépendance des pays européens et s'accompagne d'un alignement des prix sur le marché de gros. Néanmoins, la corrélation des prix sur le marché européen a ses limites.
Malgré des échanges en hausse, la convergence des prix dans la zone Central West Europe baisse depuis 2011, ce qui laisse penser que la capacité d'interconnexion est encore trop limitée pour être optimale. (1)


... mais qu'il serait possible de contenir

Clé de voûte d'un marché intégré de l'électricité en Europe, au même titre que le couplage de marché, les interconnexions électriques permettent une assistance mutuelle en cas de défaillance ainsi qu'une complémentarité entre foyer de demandes et parcs de production.

Cependant, ces dernières années, les congestions et les saturations des interconnexions se multiplient, notamment venant de pays exportateurs d'énergies intermittentes, comme l'Allemagne, vers la France.

              

Selon la CRE, d'après les simulations des Gestionnaires de Réseau de Transport portant sur le 1er trimestre 2013, les importations françaises depuis l'Allemagne et la Belgique auraient pu être augmentées de 2000 à 3000 MW (+50%) lors des périodes de prix élevés en France, contribuant ainsi à diminuer le prix français et à l'aligner avec le prix allemand.

Cependant, d'après Andor et al., les prix négatifs ne sont pas uniquement un phénomène dû à l'expansion des énergies renouvelables, mais également à la non-stockabilité de l'électricité : échanger plus facilement cette dernière vers nos voisins européens posera alors la problématique du renforcement du couplage de marché et du transport sur de plus longues distances.

Un plus grand maillage du réseau permettrait le foisonnement et par là même pallierait à la variabilité des énergies intermittentes, et ce à plus grande échelle. (2)



Alors que le marché de l'électricité se révèle ne pas être auto-suffisant, les Etats membres commencent à mettre en place d'autres marchés : les mécanismes de capacité. En France, le mécanisme d'obligation de capacité doit entrer en vigueur à l'hiver 2015-2016. Or, ces systèmes de régulation vont à l'encontre même de la libéralisation du secteur de l'énergie voulu par Bruxelles depuis près de 20 ans... Encore un peu plus de distorsion pour les prix !


NOTES
(1) La zone Central West Europe comprend la France, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg.

(2) Le foisonnement désigne le fait que les fluctuations aléatoires de la production d'énergie renouvelables sont statistiquement réduites lorsque ces productions sont injectées sur un même réseau électrique maillé.


SOURCES
* Prix négatifs, EPEX SPOT
* Etude relative au mécanisme de formation des prix négatifs de l'électricité en Allemagne, Commission de Régulation de l'Electricité et du Gaz, 8 septembre 2011
* L'électricité à prix négatif, effet pervers du modèle de marché favorisant les EnR, Sia Partners, 20 juin 2013
* Le fonctionnement des marchés de gros de l'électricité, du CO2 et du gaz naturel, CRE, Octobre 2013
* Dans l'énergie aussi, on ferme des usines, Ludovic Dupin, L?Usine Nouvelle, 14 février 2013
* Les grossistes français confrontés aux prix négatifs de l'électricité, Le Monde, 20 juin 2013
* L'Europe de l'électricité et du gaz : acteurs, marchés, régulations, Emmanuel Grand et Thomas Veyrenc, 2011
* How to lose half a trillion euros, The Economist, 12 Octobre 2013
* Erneuerbare Energien und das EEG : Zahlen, Fakten, Grafiken, BDEW, 2013
* Quaterly Report on European Electricity Markets, European Commission, Second Quarter 2013
* L'évolution du mix électrique dans le monde entre 1980 et 2010, Commissariat général au développement durable, Ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, Avril 2013
* Rapport fait au nom de la commission d'enquête sur le coût réel de l'électricité afin d'en déterminer l'imputation aux différents agents économiques, Sénat, rapport remis le 11 juillet 2012,
* Rapport Energies 2050, Jacques Percebois et Claude Mandil, Ministère de l'économie, des finances et de l'industrie, Février 2012
* Bilan électrique, RTE, 2012
* Prix du gaz et de l'électricité en France et dans l'Union Européenne en 2012, Commissariat Général au développement durable, Ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, Novembre 2013
* Rethinking fee-in tariff and priority dispatch for renewables, Mark Andor, Kai Flinkerbusch, Matthias Janssen, Björn Liebau, Magnus Wobben, Avril 2010

  
  
  


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1 commentaire(s)
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Commentaire par un physicien
jeudi 27 février 2014 10:07
Une marchandise à prix négatif s'appelle un DECHET.
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Florine Labarre, 23 ans, est étudiante à la France Business School (ex ESC Clermont).

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