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Chercheur en économie de l’environnement et en science du climat à l’Ecole Nationale de la Météorologie, Météo-France et au Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED)...

La recherche scientifique ne peut avoir réponse à tout


jeudi 26 juin 2008

Chercheur en économie de l’environnement et en science du climat à l’Ecole Nationale de la Météorologie (ENM) et au Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED), membre du GIEC et du groupe de travail interministériel sur l’évaluation des impacts du changement climatique, Stéphane Hallegatte détaille, dans un article publié par Lapartderisque, les limites des études scientifiques dites "globales" sur ce sujet.


« Combien coûtera le réchauffement climatique ? », « Quelles seront ses conséquences exactes ? » Nous attendons tous la réponse à ces questions, c’est là une attitude bien normale.
Alors, lorsque certaines études scientifiques dites "globales" (comme celles de W. Nordhaus aux Etats-Unis, R. Mendelsohn, R. Tol…) avancent des chiffres et des modèles précis, la tentation est grande de les considérer comme les réponses attendues et de les utiliser « telles quelles » pour fonder des actions et des décisions. Mais ce serait une erreur !
Il faut en effet avoir l’esprit qu’un chiffre formulé par un chercheur reste un « chiffre de laboratoire », obtenu avec certaines hypothèses, calculs, statistiques et -bien sûr- limites. Or nous avons tendance à exploiter ce « chiffre de laboratoire » comme un « chiffre vrai » dès lors qu’il nous est transmis : diffusé par les media, tout le monde se l’approprie : citoyens, économistes, décideurs politiques… chacun le fait sien pour caler telle ou telle stratégie d’action. Mais c’est oublier qu’il y a une différence entre le monde des laboratoires et le vrai monde.
A mon sens, il existe au moins cinq raisons qui devraient nous inciter à utiliser les données que nous fournissent ces études avec prudence et esprit critique :
  • Ces études, souvent sectorielles, n’apportent pas de regard global
La majorité de ces études sont des études sectorielles. Si nous avons énormément de travaux concernant les secteurs où il est possible et relativement facile de proposer des évaluations (le secteur énergétique par exemple), nous n’avons guère d’estimations satisfaisantes pour nombre de secteurs où il est difficile de valoriser les impacts pour des raisons techniques.
  • Ces études ne prennent pas –ou peu- en compte certains coûts
 Il y a des coûts que l’on ne sait pas bien calculer : nous touchons ici au problème de tout ce qui est « hors économie ». Le paysage en est un parfait exemple : comment attribuer une valeur à la perte d’un paysage ? Cette perte, que l’on ressent de manière essentiellement subjective, peut-on la chiffrer ? Il apparaît rapidement que faire une estimation globale de la valeur de ces pertes est impossible. Or, exclure certains aspects de la valorisation globale des impacts liés au changement climatique, conduit à un résultat obligatoirement partiel, incomplet.
  • Ces études ne peuvent pas anticiper toutes les conséquences des grandes catastrophes
Mesurer et estimer l’impact réel d’une grande catastrophe est excessivement difficile. Prenons l’exemple de l’ouragan Katrina : sans compter le lourd bilan humain, ses conséquences directes ont été évaluées à 1% du PIB américain. Présenté de cette façon, on peut se dire que ce n’est pas grand-chose et qu’une telle catastrophe peut, finalement, être gérée sans trop de difficultés.
Mais les conséquences réelles de Katrina représentent bien plus que ce 1% du PIB américain ! En effet, il ne faut pas confondre conséquences réelles et conséquences directes… Derrière ce 1% de PIB, de multiples conséquences secondaires ne sont pas prises en compte (chômage, faillites, évacuations, traumatisme, etc..). Le bilan réel est beaucoup plus lourd et difficile à évaluer.
  • Ces études ne prennent pas suffisamment en compte les conséquences en termes d’instabilité sociale et politique
Les impacts des événements liés au réchauffement climatique vont bien au-delà des conséquences environnementales : ils sont également économiques, politiques, sociaux… ce qui n’est pas toujours évoqué. Certes les problèmes liés aux migrations climatiques commencent à être largement considérés, mais il faut aller plus loin et parler plus largement de tous les conflits qui peuvent naître des risques environnementaux. La raréfaction des ressources, par exemple, promet d’engendrer de nombreux conflits. A mon sens, ces conflits seront largement internes aux pays, opposant des groupes sociaux ou des ethnies. L’instabilité sociale et politique qui en découlera doit être considérée comme un multiplicateur des risques environnementaux, un phénomène aggravant qui peut profondément changer les prévisions et estimations avancées.
Il suffit de se rappeler ce qui s’est passé aux Etats-Unis dans les années 1930, lorsque le pays a été confronté à une très grande sécheresse : plus de 70 % des terres ont été affectées, dans les grandes plaines, les terres arables furent balayées, entraînant un effondrement de l’agriculture, toile de fond des " Raisins de la colère " de John Steinbeck. De nombreuses fermes furent abandonnées, et les fermiers, chassés de leurs terres, ont dû émigrer par milliers. Ce phénomène coïncidant avec l’après Krach de 1929, rien de cela ne s’est vécu dans la douceur ! Imaginons maintenant que de tels épisodes doivent se répéter dans des pays moins stables que les Etats-Unis des années 1930, et l’on comprend l’ampleur du problème…
  • Ces études ne peuvent pas préjuger de l’action des hommes
La capacité à s’adapter au climat dépend avant tout des actions et des décisions adoptées par nos sociétés. Si nous ne sommes pas suffisamment actifs et préventifs, les dommages seront inévitablement plus importants. De notre comportement, les études ne peuvent pas préjuger.
Il nous faut donc accepter qu’à certaines questions, nous ne puissions espérer avoir de réponses exactes. Certes, il serait rassurant d’identifier clairement le réchauffement climatique et de pouvoir dire : « le réchauffement climatique coûte tant », « les impacts du réchauffement climatiques sont ceux-ci »… mais ce serait une erreur. La volonté de trouver « le chiffre », « la réponse », ce n’est pas la bonne manière d’aborder le problème. Ce qu’il faut avant tout c’est avoir comme priorité d’action le développement de la robustesse de nos investissements.

En ce sens, je me réjouis qu’aujourd’hui les programmes de recherche commencent à privilégier les études locales par rapport aux études globales. L’objectif est moins d’évaluer les dommages en 2100 que d’évaluer ce que risque une région donnée et de définir ce qu’elle est en mesure de faire et d’entreprendre. On « recule » un peu dans nos prétentions, mais il me semble que l’on gagne en efficacité ! Cette réorientation de la recherche rejoint la forte mobilisation des acteurs locaux qui posent les bonnes questions : concrètes, pertinentes et motivées par le désir d’améliorer une situation donnée.

Stéphane Hallegatte

Chercheur en économie de l’environnement et en science du climat à l’ENM et au CIRED
Le site lapartderisque


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